Jean-Charles Soria : Combattre le cancer sur tous les fronts

Portraits de chercheurs Article publié le 13 novembre 2020 , mis à jour le 24 novembre 2020

Jean-Charles Soria est médecin oncologue et chercheur, professeur de médecine et d’oncologie médicale à l'Université Paris-Saclay. Mondialement connu pour ses recherches sur le cancer du poumon, il est expert de la médecine de précision, de l'immunothérapie et des essais précoces au sein de l’Institut Gustave Roussy, qu’il dirige depuis janvier 2020. Portrait d’un chercheur qui a très tôt décidé de consacrer toute son énergie à combattre le cancer.

 

« Auparavant, le cancer du poumon était perçu comme une maladie monobloc : c’était le cancer du fumeur, présente Jean-Charles Soria. Aujourd’hui, nous savons qu’il représente une myriade de sous-fragments correspondant à une bonne quinzaine de maladies, dont le cancer du non-fumeur qui constitue 15 % des cas en Europe. » 

 

Des avancées remarquables

Ces dernières années, le diagnostic du cancer pulmonaire a fait des progrès considérables.  Les recherches de Jean-Charles Soria ont mis en évidence le lien existant entre un certain nombre de cancers et la présence d’anomalies moléculaires très précises. Ces anomalies établissent des sous-catégories de cancer pour lesquelles il existe désormais des traitements oraux efficaces, qui autorisent parfois pendant plusieurs années la survie de patients en situation métastatique. « Ce qui est exceptionnel, précise Jean-Charles Soria. Même avec des métastases très étendues, un malade atteint d’un cancer avec une mutation dans le gène EGFR (récepteur du facteur de croissance épidermique) a une espérance de vie de plusieurs années. »

Grâce à l’efficacité de l’immunothérapie, l’espérance de vie a également augmenté de cinq ans pour 20 à 30 % des patients atteints. Préalablement réservés aux stades métastatiques très avancés des cancers, ces outils d’immunothérapie sont aujourd’hui utilisés pour des stades plus précoces de la maladie, traités habituellement par radiothérapie et/ou chimiothérapie, ou par voie chirurgicale.  « Nous augmentons encore plus les possibilités de guérison et donc le taux de survie de nos patients », analyse le clinicien-chercheur.

Et les programmes de dépistage du cancer du poumon évoluent actuellement très vite. « Il en existe par scanner et même sur la base de prises de sang et de biopsies liquides, qui rendent probablement envisageables des diagnostics encore plus précoces. »

 

Repousser les limites de la recherche

« Même en étant un bon médecin, on perd aujourd’hui un tiers des malades atteints d’un cancer. Il faut donc absolument repousser les limites du possible et se consacrer pleinement à la recherche. Tel est mon moteur. Je suis profondément un médecin-chercheur. » Jean-Charles Soria ne cache pas qu’il a décidé de devenir cancérologue à la suite de la leucémie aigüe déclarée par sa jeune sœur à l’âge de sept ans, heureusement guérie (20 % des cas). « J’avais 13 ans. L’entrée du cancer dans ma famille a représenté une épreuve violente mais fondatrice pour le reste de mon existence. Je me suis promis de dépenser toute mon énergie pour lutter contre cette maladie. » Depuis, cette lutte s’est concrétisée de différentes façons : un doctorat de sciences en biologie moléculaire puis un post-doc de deux ans au MD Anderson Cancer Center à Houston (Texas, États-Unis), où Jean-Charles Soria a également été professeur adjoint de 2013 à 2017. « Je lutte contre le cancer en tant que médecin, qui vois toujours ses patients, professeur, dès 2006 à l’Université Paris-Sud puis à l’Université Paris-Saclay aujourd’hui, chercheur, en essayant de trouver des nouvelles cibles thérapeutiques, et même patron de la recherche et du développement en cancérologie d’AstraZeneca, un industriel pharmaceutique. » 

 

La création du plus grand centre d’essais précoces européen

Aujourd’hui, Jean-Charles Soria continue son combat contre le cancer en tant que stratège de l’organisation et de l’optimisation des soins en cancérologie. Il confesse volontiers une appétence pour le management et la création de nouvelles structures. De 2017 à 2018, il a d’ailleurs suivi la formation au management hospitalier d’Harvard. Arrivé en 2001 à l’Institut Gustave Roussy, il y crée en 2007 le Service innovation thérapeutique et essais précoces (SITEP), devenu en 2013 le Département d’innovation thérapeutique et essais précoces, puis le premier grand pôle d’essais précoces de cancérologie en Europe. « J’ai mis dix ans pour en faire le plus grand d’Europe et le hisser dans le top 5 mondial », se souvient Jean-Charles Soria. En janvier 2020, il a pris la direction générale de Gustave Roussy, « le plus grand centre de cancérologie européen, classé 5e mondial dans Newsweek et premier hors États-Unis, se réjouit le clinicien-chercheur.

 

Démocratiser l’excellence

L’établissement est en train de rédiger collectivement son projet stratégique 2020-2025 autour de dix grandes ambitions. Parmi elles : « Permettre une meilleure diffusion des savoirs en investissant pleinement la dimension universitaire du groupe Paris-Saclay. Nous assumons que l’avenir de Gustave Roussy passe en grande partie par son intégration et sa mise en synergie avec toutes les forces vives qui constituent l’Université Paris-Saclay », affirme son directeur. Un autre point majeur de la stratégie de l’Institut est sa capacité à « démocratiser son excellence ». « Vous imaginez la responsabilité morale qui est la nôtre ? Tout le monde n’a pas la chance d’habiter à côté de Gustave Roussy. Comme on ne peut pas créer quinze Gustave Roussy en France, la question est de savoir comment mettre l’excellence déployée ici à la disposition du plus grand nombre de patients sur l’ensemble du territoire. Nous avons l’obligation de former les gens, de vulgariser notre savoir. »

 

Au cœur de l’Université Paris-Saclay

Les chercheurs de l’Université Paris-Saclay les plus cités au monde, dont fait partie Jean-Charles Soria, auteur et co-auteur de plus de 663 publications, ont été récemment mis à l’honneur par l’Université. « Un moment de fierté profonde au regard de l’importance et de la concentration de l’excellence humaine et intellectuelle des différentes composantes et disciplines représentées. Au-delà de cela, nous avons pris conscience du chemin parcouru depuis les prémices de l’Université et de la valeur à créer une masse critique. Le classement de Shangaï en constitue les premiers fruits récoltés. » Tout au long de sa carrière, il a reçu de nombreuses distinctions, dont le prestigieux ESMO award en 2018. « La cancérologie est une discipline exaltante tant sur le plan humain, puisque vous pouvez réellement sauver des vies, que sur le plan de la recherche, qui s’accélère de façon inégalée : nous avons plus avancé en 15 ans qu’en 100 ans ! Les perspectives thérapeutiques, les possibilités de traitement ont explosé, il y a une profusion des possibilités de carrières aujourd’hui. Être médecin-chercheur est une vocation d’une très grande exigence, puisqu’il faut quand même travailler double. Mais si l’effort et les difficultés sont additives, les joies et les satisfactions sont multiplicatives », conclut Jean-Charles Soria.